Résultat de recherche d'images pour "l'homme qui voyait à travers les visages"Je vous le dis tout de suite : je n'ai pas aimé ce roman d'Eric-Emmanuel Schmitt comme je n'avais pas aimé non plus son précédent "La nuit de feu". 

Pour moi, ce roman n'est qu'un prétexte pour écrire une conversation avec Dieu. Depuis la révélation qu'il a eue et qu'il a décrite dans "La nuit de feu", je pense que l'auteur est obnubilé par Dieu. 

A la fin du livre, il parle d'ailleurs d'un essai qu'il n'a pas écrit et qui, pour moi, se trouve dans ce roman ! 

Tout commence par un attentat lors d'un enterrement à Charleroi. Augustin, stagiaire dans un journal local, est présent. Il a vu Hocine, le terroriste, en grande discussion avec un homoncule (sorte de fantôme, personnage imaginaire et imaginé par les alchimistes). 

Augustin a un don : il peut voir les Esprits qui tournoient autour des gens. 

Bien vite, il rencontre Momo, le frère d'Hocine, qui veut suivre les traces de son frère.

Augustin passe de témoin à suspect. On le soupçonne de s'être radicalisé et d'être la tête pensante dans l'histoire. 

L'auteur se met en scène car le stagiaire rencontre Eric-Emmanuel Schmitt qui lui propose, grâce à une drogue, de rencontrer Dieu...

Augustin est une vraie moule et certains personnages, dont la juge Poitrenot, ne sont pas crédibles du tout. Je ne me suis pas attaché aux personnages. J'ai détesté le directeur du journal, personnage peu crédible aussi d'ailleurs.

Grosse déception pour moi...

Si je n'ai pas aimé le roman, j'ai trouvé certains passages intéressants. Ces morceaux pourraient (auraient pu) se trouver dans un essai, pas dans un roman sur l'intégrisme, le terrorisme,...

Je m'excuse par avance d'être long, mais je voulais garder ces passages qui me semblent importants : 

" Croisades, guerres saintes, querelles entre chrétiens et cathares, luttes des catholiques et des protestants, toutes ces batailles furent perpétrées au nom de Dieu. Les colons américains exterminaient les Indiens en citant le LIvre de Josué, les Hollandais alléguaient le Deutéronome pour justifier l'apartheid en Afrique du Sud, les Japonais envahissaient la Chine au nom du shinto, au sein de l'islam, sunnites et chiites ferraillent en obéissant à Allah, et aujourd'hui les terroristes de Daech o d'Al Qauda s'immolent et massacrent en tonitruant Allahou Akbar. La surdité nous affecte. Pire : lorsque nous percevons ces assertions, nous les critiquons sévèrement. Trucider au nom de Dieu? Les croyants jugent qu'il s'agit de diffamation, les athées de délire

Tu dois garder l'esprit ouvert et présumer qu'il est possible que Dieu existe. Le cas échéant, il prescrit ses désirs à travers les livres sacrés, Ancien testament, Nouveau Testament, Coran." 

Schmitt se fait l'avocat du diable ! 

"La Bible... Ça part plutôt bien avec le récit de la Création, Dieu qui range le chaos, qui fabrique des trucs géniaux, genre les étoiles, le globe, l'océan, les diamants, les oranges, les pêches, le chocolat, les chats, les plumes de paon, la digestion. Là, tu rencontres un Dieu débonnaire  et prodigue. Après il s'emporte : condamnation d'Adam et Eve parce qu'ils commettent une faute, éviction du paradis, condamnation du mâle au travail, de la femelle à la douleur. Quel caractère de chiotte ! L'euphorie n'a pas duré longtemps. C'est parti pour des siècles de colère... Dieu regrette sa complaisance et ses largesses, il se dégoûte de ses créatures et organise un premier génocide : vlan, le déluge pour en finir avec les vivants. Heureusement la famille Noé s'en sort, se perpétue, mais très vite Dieu se fâche. Il incendie des villes, telles Sodome, Gomorrhe,... Quand, sous la houlette de Moïse, il libère son peuple du joug pharaonique, il envoie dix plaies à l'Egypte, lesquelles s'achèvent par l'anéantissement des nourrissons locaux! Il ordonne ensuite des bains de sang pour reconquérir la Terre promise au détriment des populations installées, provoquant un deuxième génocide, celui des Cananéens. Et je t'épargne les conseils à Salomon - ratatiner ses adversaires, à David liquidant les Philistins, les harangues haineuses des psaumes... Dieu le venimeux guerroie, souffle la guerre dont il bafoue les règles. Loin de s'attaquer aux seuls soldats, il s'acharne contre les femmes, les enfants, les individus les plus fragiles et les plus innocents des populations civiles. Dans le Nouveau Testament, il se calme un peu - même s'il envoie son fils crever sur une croix - puis fulmine au dernier tome, l'Apocalypse, une prophétie terrifiante selon laquelle quatre cavaliers amènent la conquête, la bagarre, la famine et la mort. 
- Dans le Coran, Dieu continue à activer les braises. Dans la sourate de la Vache, à l'égal du Deutéronome de la Bible, Dieu enjoint d'occire le mécréant...
- Et nous, que faisons-nous durant des siècles? Nous chargeons les hommes. Nous rabâchons qu'ils se servent de Dieu pour exprimer leur agressivité, mais si Dieu se servait des hommes pour exprimer la sienne? Nous affirmons que Dieu se réduit à une excuse, mais si l'humanité se réduisait à une excuse pour Dieu? Nous serinons que la fureur humaine engendre des carnages, mais si c'était la fureur divine? Nous parlons de violences commises au nom de Dieu, mais si elles matérialisaient la violence même de Dieu?"

Schmitt tente une explication. 

"- Dieu constitue le feu, les religions en dérivent comme des refroidissements. Différentes, elles renferment le même coeur. Un fond unique, universel, flambe à leur origine. Pourquoi se multiplient-elles? Pourquoi divergent-elles? Pour des facteurs secondaires. Le feu reste le feu, au-delà des mots et des concepts. Afin de dire cet indicible, le prophète et le mystique transposent, traduisent. Premier refroidissement. Puis les textes circulent, amendés, récrits. Deuxième refroidissement. Ensuite, les cultes s'établissent, les rites se définissent, les Eglises se construisent. Troisième refroidissement. Enfin, pour unir les masses de façon claire et simple, les dogmes remplacent le feu. Et là, ça peut devenir polaire!"

Schmitt constate.

"Le frère livrera son frère à la mort, et le père son enfant : les enfants se rebelleront et feront condamner leurs parents. Imagines-tu que je te rapporte une étude sociologique sur la destruction des familles par la radicalisation islamiste? Non, je me souviens simplement de l'évangile selon Marc. Comprends-tu? Dieu a auguré le pire et il tient promesse. Tout croule sur la planète. Le climat se dérègle, l'atmosphère brûle, les canicules se succèdent, la banquise fond, les forêts s'effacent, les rivières débordent, les océans rognent les côtes, les cyclones se multiplient, les ouragans se déchaînent, les déserts s'agrandissent, les animaux meurent, des milliers d'espèces disparaissent et des plantes périssent avec tous leurs secrets. La Terre n'en a plus pour longtemps, elle bascule. Enfin, la Terre qui permettait la vie des hommes...le caillou-terre, lui, subsistera, mais vide..."

Et des extraits de la conversation avec Dieu

- Vous ne vous en tirerez pas à si bon compte. Lorsque je vous lis, un fait me heurte : vous vous êtes compromis dans la violence ! Après Moïse, vous recourez à Josué, un chef de guerre cruel, implacable, qui conquiert la Terre promise en l'arrosant de sang. A Jéricho, il extermine la population entière, hommes, femmes, enfants, vieillards, pratiquant un authentique génocide en votre nom. Était-ce utile? Il prospère ainsi jusqu'à cent dix ans. Était-ce utile? Plus tard, Elie, votre prophète, égorge quatre cents prêtres de Baal avec votre complicité. Ensuite...

- Je n'aurais pas semblé puissant si j'avais abandonné la véhémence. Pour amadouer ce monde-là, j'employais les insignes de ce monde-là. 

- Il fallait que j'achève mon travail et j'ai écrit mon deuxième livre. Jésus dénonce l'agressivité. Non seulement il se montre tendre, aimant, guérisseur, proche des faibles, des malades, des femmes, des enfants, non seulement il ne lapide pas l'adultère, mais il expire sur la croix. Son agonie révèle le scandale : Dieu lui-même devient victime. Dieu meurt de la violence humaine. Celui qui aurait pu se comporter comme un lion, vu ses pouvoirs, a choisi de se conduire comme un agneau. Il souffre pour vous, vous signalant votre stupide fureur et vous engageant à l'extirper. Il se sacrifie pour vous instruire, puis vous réformer. Difficile de clarifier plus, non? 

- J'appelle christianisme les conséquences de mon deuxième livre. Quel fiasco

- Certes, les premiers chrétiens furent persécutés, martyrisés, exécutés, mais les Évangiles ont été consultés, médités, commentés, traduits, sacralisés, couvrant le bassin méditerranéen, pénétrant les territoires du Nord. En quelques siècles, le christianisme a chassé les cultes païens antérieurs et s'est imposé comme la confession dominante. Quel triomphe! Vous n'aviez pas obtenu ça avec votre livre précédent. 
- Juste... L'Ancien Testament n'avait acquis qu'une notoriété locale.
- Régionale !  On ne le lisait pas en dehors de la Judée. 

- Je désirais stimuler mon auditoire, le contraindre à réfléchir, l'obliger à s'interroger. Les quatre Évangiles décrivent un héros de façons différentes, à travers des sensibilités diverses - par exemple, Jean bénéficie d'une éducation philosophique, tandis que Marc colle aux faits ou que Matthieu s'adresse surtout aux Juifs. Si certains épisodes appartiennent aux quatre versions, d'autres non, ce qui précipite le lecteur dans un subtil jeu de piste pour reconstituer les faits. Je ne supportais plus les lecteurs crédules! 

- Les hommes tendent fâcheusement à voir dans les récits une transposition de la réalité. 

- Le coran : il constitue l'ouvrage de référence.  Selon moi, il n'y a qu'une religion du Livre : l'islam. Le judaïsme et le christianisme demeurent des religions avec des livres. 
- Ces trois monothéismes forment donc une famille de trois frères.
- Trois frères souvent plus fratricides que fraternels, mais trois frères. 

- La version que tu as compulsée ne fut établie que 144 ans après la mort de Mahomet. 

- Djihad ne signifie pas guerre sainte, mais effort contre ses mauvais penchants. Il exprime une lutte intérieure. 

- Le crétin crétinise le livre, tandis que le profond l'approfondit. Un livre équivaut à une auberge espagnole : le client y apporte son déjeuner. 

- On ne comprend rien à mes livres. On les imprime, on les vend, on les achète, on s'y réfère, mais on les lit n'importe comment. J'ai mal à l'homme. 

Excellente conclusion, non? 

Livre lu dans le cadre de mon challenge "Lire sous la contrainte".

challenge Lire sous la contrainte