Je viens de recevoir ce mail de l'auteur de "L'homme à l'oeil de diamant" (voir billet précédent)

Si ça vous intéresse, voici quelques explications sur le bouquin :

J'ai toujours écrit (et Dieu sait que je suis vieux!), mais je suis auteur depuis peu, après avoir été éditeur pendant  25 ans (Depuis Goldorak, vous imaginez!). J'aime beaucoup la relation qu'instaure la toile entre l'auteur et ses éventuels lecteurs. J'ai pensé que l'application que vous avez mise à lire, analyser et  commenter Les Bertignac méritait qu'en retour je vous en dise un peu plus sur le projet.

Il faut avant tout vous dire que j'ai établi un projet global d'écriture qui comporte un livre de chaque style : Un essai, un roman pour la jeunesse, un roman littéraire, un policier, un roman de société etc. L'essai et le roman pour la jeunesse sont parus cette année. Vous connaissez désormais Les Bertignac, je vous invite à découvrir (et à critiquer) l'essai : Le temps du Voyage : Petite causerie sur la nonchalance et les vertus de l'étape. Je m'engage à l'envoyer à ceux d'entre vous qui le désirerait. Je me suis en fait "battu" pour écrire cet essai dans une magnifique petite collection (Petite Philosophie du Voyage) de l'Editeur Transboréal dont le catalogue est un trésor pour voyageurs. Ces types, tous grands voyageurs par ailleurs, font un travail d'édition magnifique et méritent vraiment  un grand encouragement.

Comme j'ai l'âge de n'écrire que pour le plaisir, et ni pour l’argent, ni pour la gloire, j'ai aussi décidé de signer d'un pseudo différent pour chaque style : Patrick Manoukian pour les essais, Paul Eyghar pour la jeunesse, Jacques Haret pour les romans littéraires, Haïk Manoog pour les policiers…

Voilà pour le projet en général. Quant au projet des Bertignac et à vos remarques, voici comment je peux l'expliquer.

J'ai voulu faire un roman pour la jeunesse avec une série de contraintes très précises :

-Un gros livre objet d'au moins 500 pages (le manuscrit initial en faisait 600)
-Un roman d'aventure et de magie, mais pas de magie "médiévale" ou "heroïc fantasy". Je voulais une magie shamanique ( à laquelle j'ai été initié dans ma jeunesse )
-Deux héros dont un anti-héros : lui plus page maladroit et trouillard, et elle plus jeune genre risque tout avec un sale caractère
-45 chapitres courts avec une vraie chute à chaque chapitre et le début du chapitre suivant "décalé" par rapport au premier
-Un héros qui s'adresse directement au lecteur jusqu'à prendre l'auteur à partie ou l'éditeur à témoin
-Des digressions "pédagogiques" courtes par lesquelles le lecteur pourrait apprendre des choses étonnantes
-Une écriture contemporaine et travaillée qui reste une écriture "adulte", dans la syntaxe comme dans le vocabulaire
-une histoire riche en personnages avec au moins une quinzaine de seconds rôles attachants


J'ai été flatté, à la lecture de vos critiques, qu'une bonne partie de ces contraintes aient porté leurs fruits, et je comprends très bien les deux critiques qui se dégagent de vos remarques

1-Trop d'aventure, et pas assez de chapitres pour reprendre son souffle:

Je suis d'accord, mais c'est vraiment quelque chose que j'ai voulu. Pour moi ce rythme effréné (qui a demandé une belle prouesse d'écriture, je vous le garantis!) est une des composantes des Bertignac. C'est vraiment un choix de base dans ma construction. Maintenant, comme je retrouve cette critique dans la moitié de vos analyses, je dois bien admettre que je vais y réfléchir pour le tome 2 et peut être ralentir un peu le rythme. Peut-être aussi que le fait de réduire la même histoire de 600 à 500 a provoqué un effet de contraction qui m'a échappé. Mais j'écrirai le prochain tome (Début d'écriture prévu le 1e janvier ! Ou le 2 ou le  3, le temps de récupérer des caïpirinha du nouvel an! ) en gardant vos remarques en tête.

2- Trop de personnages :

Cette fois, la réponse est simplement technique. Comme j'espère que l'Homme à l'œil de Diamant est le début d'une saga, j'avais besoin de présenter dans le premier tome l'ensemble de la gamme des personnages "possibles" des tomes à venir. C'est évident pour les 7 shamans par exemple où je devais créer ce sentiment de confrérie universelle et amorcer l'étude de leurs caractères et des relations entre eux, même si par la suite ils apparaîtront plus de façon individuelle que collective. Ainsi, le prochain sera probablement intitulé "Les Sortilèges de Gantulga" et commencera en Mongolie dans les années 20.

En fait, au début d'une saga il faut poser plusieurs catégories de personnages : Les bons qui resteront des bons (sauf coup de théâtre évidemment!) comme Tarko, Lou, Toulouse et Mato Grosso. Les méchants qui seront toujours des méchants comme Vaan Porniik. Des personnages mystérieux dont l'essentiel n'est pas qu'ils soient bons ou méchants, mais qu'ils servent d'éléments dynamiques surprenants à l'histoire (Jasmine, Sixtine, Mardiros). Des personnages qui peuvent basculer d'un camp à l'autre pour compliquer l'intrigue et les rapports entre les personnages (Commandante Uno par exemple), des personnages de recours qui actionnent les leviers magiques de l'histoire comme les shamans, et des personnages de référence solidement attachés à la signification profonde de l'histoire comme Tika Quila et bien sûr Pachamama.
Sans compter les personnages qui, même si on peut les retrouver de tome en tome de façon épisodique, servent surtout à donner une couleur spécifique à chaque tome, comme ici les indiens Murmures. Ou encore les personnages secondaires que l'on "sème" dans l'histoire parce qu'on sent qu'ils nous permettront de faire rebondir un suspens beaucoup plus tard, comme les parents kidnappés des deux héros par exemple, ou le petit bébé du bombardement de Londres dont, vous l'aurez tous compris, la blessure à l'œil n'est pas fortuite!

Evidemment, dans un projet comme les Bertignac, cela fait beaucoup de personnages à aborder, pour les présenter, dès le premier volume. Mais c'est le prix à payer pour donner au lecteur une idée de ce que peut être la richesse de la saga et la capacité de l'auteur à créer un univers. Parce que la création d'un univers est non seulement un point essentiel pour le succès commercial d'un livre, mais aussi pour le plaisir de l'auteur car qui dit univers, dit communauté de lecteur. Et c'est ce que je cherche à créer, même si j'ai opté pour une solution un peu plus compliquée. Créer un univers est toujours plus simple quand on situe l'histoire dans des mondes fantastiques parce qu'on reconstitue tous les codes d'indentification : vocabulaire, couleurs  blasons, camps. C'est le magnifique travail de Harry Potter dans la lignée de Lord of the Ring, au niveau de la création d'univers. Quand on sort de cette logique "fantastique", la création d'un univers repose sur un critère différent : celui de l'identification de personnages simples aux missions simples. C'est ce que réussit Cherub, qui n'est autre que la mise à jour des recettes du "Club des Cinq" de ma jeunesse, la structure narrative restant exactement la même. Bien sûr, entre les deux il y a des créations et des œuvres magnifiques, mais si on y regarde bien, à quelques exceptions près, elles peuvent toutes plus ou moins se rattacher à une des deux structures narratives.

Bon, là je vais arrêter parce que je sens que je joue au vieux con de prof. Pour résumer, disons que j'ai voulu, avec excès peut-être, mettre le maximum dans Les Bertignac. De l'aventure "vraie", de la magie, des rebondissements, des clins d'œil à l'actualité, des trucs à apprendre, du sens (je l'espère), du surréalisme quelques fois, et beaucoup de personnages.

Bon cette fois j'arrête pour de bon. Je voulais juste vous remercier de ce lien particulier que vous nouez entre les lecteurs et les auteurs, et "jouer le jeu" avec vous en vous faisant part, un peu longuement, mais la pagination des Bertignac m'avait déjà trahi je suppose!) des réflexions d'un auteur.